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Mercredi 5 avril 2006

Ebauches pour une écologie de transformation

“Génération précaire”

se mobiliser contre le chômage

 

par Jean Desessard

 

La Sorbonne occupée par des étudiants. La Sorbonne évacuée par les forces de l'ordre. Quatre mois à peine après les émeutes de novembre et l'état d'urgence instauré dans les “quartiers difficiles”, le gouvernement a envoyé les forces de l'ordre à la Sorbonne pour empêcher les jeunes d'y exprimer leur colère face au CPE. C'est tout un symbole. Mais, que ce soit à Clichy ou à la Sorbonne, c'est toute une génération qui s'est réveillée pour refuser la précarité qu'on veut lui imposer et que l'on veut, à travers elle, imposer à l'ensemble des salariés.

 

A Clichy-sous-Bois ou Argenteuil, en novembre dernier, la jeunesse des banlieues s'est révoltée contre l'incroyable mépris exprimé et symbolisé par Nicolas Sarkozy, contre les contrôles au faciès, contre les injures, contre l'humiliation de toute culture populaire, qui va jusqu'à l'envoi de gaz lacrymogènes dans une mosquée, contre les injures faites aux deux jeunes morts traités sans preuve de “cambrioleurs” par un ministre de la République. Contre un modèle social qui les maintient dans la chômage et la relégation spatiale, contre un modèle “républicain” qui nie leurs histoires et stigmatise toutes leurs tentatives d'expression.

 Au même moment, une autre jeunesse s'est révoltée, celle des classes moyennes, contre une exploitation invisible : celle des stages à répétition qui camouflent de vrais emplois, contre cette dérive ignorée ou acceptée par tous. Quelques mois après, la même “génération précaire” a pris la rue en masse, a bloqué les facs, pour s'opposer au Contrat première embauche, qui les assigne à la précarité jusqu'à 28 ans. Point commun à ces deux résistances, cette jeunesse essaie d'enlever le bâillon qu'on veut lui imposer.

 

La révolte des jeunes contre l'arbitraire

Car l'arbitraire subi par les stagiaires et peut-être bientôt les jeunes en CPE, licenciables à tout moment sans motif, entraîne leur soumission. Et c'est bien là tout l'intérêt de la précarité pour les employeurs. Le taux de syndicalisation est déjà faible en France. Chez les jeunes, il est encore plus bas. Chez les jeunes en stages ou prochainement en CPE, autant dire qu'il sera proche de zéro. Ainsi, cette classe d'âge qui ne trouve pas de représentants politiques au sein des institutions trustées par les quinquagénaires cumulards,

risque tout simplement, via ces périodes d'essai permanentes, d'être assignée au silence également dans le monde du travail.

 

Ce qui est terrible avec le problème des stages, c'est que ce scandale, qui touche tout de même 800 000 jeunes par an, n'avait jamais été porté, ni par des syndicats ni par des partis, le nôtre pas plus que les autres. Cela pose la question de notre surdité collective à l'égard des nouvelles formes de précarité, celles qui n'entrent pas dans les cases habituelles.

 

Pour la jeunesse, la droite, elle, développe un projet cohérent : fin de l'éducation générale pour les uns, précarité pour les autres, et répression pour tout le monde. Avec le contrat d'apprentissage à 14 ans, le gouvernement tire un trait, de facto, sur le collège unique, institué en France depuis 1975. Il remet en cause la scolarité obligatoire jusqu'à 16 ans, acquis depuis 1959. L'Assemblée vient d'avaliser le travail de nuit pour les jeunes de 15 ans. Avec le CPE et le CNE, il donne les mains libres aux employeurs pour licencier sans motif.

Et nous, quel est notre projet ? La mobilisation des jeunes est peut-être une de nos dernières chances pour leur montrer que nous sommes à l'écoute. Nous avons la responsabilité de leur montrer que leurs représentants sont capables de répondre à des problèmes nouveaux, des problèmes que ma génération n'a pas eu à connaître mais qu'elle est encore capable de comprendre et de résoudre. A l'inverse, si rien ne sort de ces mobilisations ni de l'alternance politique que nous visons pour 2007, ces jeunes qui ont eu un comportement exemplaire, qui sont allés négocier avec tous les groupes parlementaires, avec tous les syndicats, qui nous ont envoyé des mails par milliers, bref qui ont joué le jeu de la démocratie, ces jeunes auront de bonnes raisons de ne pas aller voter ou militer à nos côtés, et nous n'aurons qu'à nous en prendre à nous-mêmes.

C'est pour cela que j'ai défendu au Sénat des réformes indispensables pour éviter que de véritables emplois camouflés soient occupés par des stagiaires sous-payés : limitation à six mois de la durée d'un stage, rémunération minimale et progressive assujettie aux cotisations sociales, inscription du stage dans le code du travail, délai de carence entre deux stages, convention de stage obligatoire, plafonnement du nombre de stagiaires par entreprise… Et plus largement, pour montrer aux jeunes qu'ils sont vraiment socialement majeurs, je défends l'extension du RMI aux 18-25 ans et la mise en place d'un véritable salaire étudiant.

Et tout cela au nom de l'emploi…

Inutile de dire que l'UMP ne les a pas adoptées… La droite a un projet pour la jeunesse, mais ce n'est qu'un prélude à celui pour toutes les classes d'âge. Sa maxime est simple : précariser pour résorber le chômage.

 

“La bataille pour l'emploi est en passe d'être gagnée” affirmait Dominique de Villepin fin janvier sans avoir peur du ridicule… Mais, qui peut croire à la baisse du chômage que

M. de Villepin mettait ainsi en avant pour convaincre du bien fondé de sa politique ?

 

Si l'on s'intéresse réellement aux femmes et aux hommes qui sont au chômage, si l'on prend en compte l'ensemble des 8 catégories de l'ANPE (et pas seulement les catégories 1 et 6 médiatisées chaque mois), on constate qu'il reste toujours plus de 4 150 000 inscrits. Avec les 407 000 “plus de 55 ans dispensées de recherche d'emploi”, cela fait plus de 4,5 millions de chômeurs. Et 1 200 000 personnes sont au RMI, dont la moitié ne sont pas inscrits à l'ANPE. Au total, plus de 5 millions d'hommes et de femmes sont toujours au chômage et des millions n'ont que des emplois précaires…

 

Et tout le monde a compris que la baisse du chômage affichée par le gouvernement est due principalement au basculement vers le RMI de chômeurs de longue durée et au départ en retraite des “carrières longues”, ces personnes qui ont commencé à travailler à 15 ans et peuvent partir avant 60 ans. Jusqu'en 2007, seul ce côté sympathique de la réforme Fillon va apparaître (les départs anticipés). A partir de 2008, au contraire, c'est l'augmentation générale de la durée de cotisation qui va impacter la population active : passer progressivement à 40 puis 42 années de cotisation, c'est laisser plus d'un million d'actifs sur le marché du travail alors que beaucoup comptaient sur la démographie pour vaincre le chômage !

 

Quel est le principal succès du gouvernement sur le front de l'emploi ? La précarité ! Le CNE et ses deux ans de période d'essai ! “300 000 CNE signés en quelques mois” nous dit-on mais, selon l'Insee, le secteur privé n'a créé que 1 000 emplois en un trimestre (solde net). En réalité, on a remplacé 300 000 emplois en CDI ou en CDD par des emplois ultra-précaires. Quel bilan ! Devant les syndicats, M. de Villepin affirme qu'il veut construire une “sécurité sociale professionnelle” mais il précarise plus vite et plus fort qu'aucun de ses prédécesseurs. Et, début janvier, le Président du groupe UMP à l'Assemblée nationale proposait de généraliser cette nouvelle forme de servage aux entreprises de plus de 20 salariés. Quel est l'objectif du gouvernement : le plein emploi ou la pleine précarité ?

 

Quant à cette “fameuse” croissance, dont M. de Villepin promet le retour (comme tous les Premiers Ministres depuis 30 ans), elle semble bien fragile. Les déséquilibres de l'économie américaine sont tels que le centre Bruegel, un think tank bruxellois, affirmait récemment que l'on n'échapperait pas à un atterrissage assez brutal (en clair, une grosse récession aux Etats-Unis et dans le reste du monde). Le scénario le plus optimiste concluait à la destruction de 3 millions d'emplois en Europe…

 

Loin d'être la solution, le libéralisme nous amène dans le mur! C'est à gauche que se trouvent les solutions. A condition que la gauche accepte la rupture avec le libéralisme. A condition que la gauche choisisse l'écologie de transformation.

 

Hélas, malgré le 21 avril 2002, malgré le 29 mai 2005, malgré les émeutes de novembre, malgré les milliers de jeunes qui, dans les rues, demandent qu'on leur dessine un avenir, le PS semble incapable de se remettre en cause. Renfermée dans son bunker, refusant le droit d'inventaire, la direction du PS a décidé de faire comme si tout allait bien. La synthèse issue du Congrès du Mans est présentée comme la charpente du projet pour 2007. Un copier-coller bâclé en une nuit, à partir de textes rédigés pendant les vacances, nous est présenté comme l'alpha et l'oméga de la pensée réformiste. La rédaction du projet a été confiée à un quarteron d'anciens ministres. Quelle est leur capacité d'auto-critique ? Quelle est leur capacité d'écouter des idées nouvelles ?

En 1981, la gauche voulait changer la vie. Quelle est aujourd'hui notre ambition ? Regagner le pouvoir en comptant sur le rejet de la droite ou construire une société de justice sociale ? Si le PS est incapable d'inventer du neuf, n'est-ce pas à nous, les Verts, de le faire ? Si le PS donne l'image d'une gauche résignée, d'une gauche fatiguée, n'est-ce pas à nous, les Verts, de réveiller l'espoir ?

 Plus personne sous le seuil de pauvreté !

Face à la précarité, la gauche doit sécuriser les parcours professionnels. On dit souvent, pour culpabiliser ceux qui vivent des minima sociaux, que la France est très, voire trop généreuse. Les chiffres d'Eurostat sont pourtant accablants : pour chaque chômeur, le Danemark dépense 2,6 fois plus que la France. Les Pays-Bas, la Belgique, l'Allemagne, l'Irlande ou le Portugal également font mieux que nous. L'indemnisation des chômeurs (les dépenses “passives”) est plus élevée : 40 % de plus en Allemagne, 70 % en Belgique, 160 % de plus au Danemark, 170 % de plus aux Pays-Bas !

 

Ces chiffres devraient être au cœur de la renégociation de l'Unedic, mais le Medef cherche encore à diminuer les indemnités des chômeurs. J'ai travaillé longtemps pour le MNCP, et je sais à quel point la recherche d'emploi coûte cher, prend du temps. Le but de la droite, c'est de faire travailler tout le monde le plus longtemps possible, par tous les moyens. Le moyen pour cela, c'est de créer des travailleurs pauvres et de stigmatiser les chômeurs. C'est aussi de rogner sur la formation intellectuelle, d'envoyer dans le monde du travail les jeunes de plus en plus jeunes, sans bagage pour l'affronter.

 

Ecologie et emploi

Je vous renvoie aux textes sur l'Europe sociale ou le partage du temps de travail de cette brochure pour montrer que les Verts sont porteurs des choix les plus ambitieux pour sortir de la crise sociale par le haut. Mais je finirai tout de même en montrant qu'écologie et emploi, dans la perspective d'une écologie populaire, doivent aller main dans la main. Il faut réussir à montrer aux électeurs que l'écologie n'est pas une contrainte supplémentaire pour l'économie. Quand des syndicalistes français défendent le nucléaire au nom de l'emploi, notre rôle est de leur prouver qu'une politique énergétique alternative permettrait des créations d'emplois par centaines de milliers, comme le défend d'ailleurs la Confédération européenne des syndicats.

Les énergies renouvelables, par nature, obéissent à un fonctionnement plus décentralisé, plus riche en gisements d'emplois de toutes sortes que l'énergie nucléaire. De même, les transports en commun demandent deux fois plus d'emplois et deux fois moins d'énergie que la voiture pour déplacer un passager sur un kilomètre.

 

De plus, les économies d'énergie, par exemple sur l'eau, permettent d'autofinancer les emplois de demain qui les génèrent : économes de flux, techniciens de maintenance, animateurs, pédagogues, architectes… Au lieu de gaspiller des ressources, on utilise des ressources humaines, c'est bon pour l'emploi et bon pour l'environnement. Un plan d'isolation des logements permettrait des économies d'énergie substantielles et constituerait un investissement pour que les Français paient moins de ces charges qui étouffent les ménages modestes.

 

Voilà de quoi rendre l'écologie populaire.

Par Jean Desessard - Publié dans : Contributions programmatiques
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Mercredi 5 avril 2006

Ebauches pour une écologie de transformation

Et si on reparlait

du partage du temps de travail ?

 

par Marie Meunier, Albert Peirano, Michèle Poncet-Ramade

 

“Il faut passer à 32 heures, sans étape intermédiaire. Cela obligera toutes les entreprises à créer des emplois.” affirmait Antoine Riboud, l'un des plus grands patrons européens, en septembre 1993. Douze ans plus tard, la durée réelle du travail pour un emploi à temps plein est en moyenne de 38,8 heures (Insee) et la droite voudrait encore augmenter le temps de travail sous prétexte d'augmenter les salaires et de créer des emplois.

 

Certes, il y a urgence à s'attaquer au chômage. En trois ans, le nombre de chômeurs a augmenté de plus de 100.000 ! Et cet indicateur officiel n'est que la partie émergée de la précarité qui ravage notre pays. Si l'on tient compte des chômeurs cherchant des emplois en CDD, à temps partiel ou en intérim et des chômeurs de plus de 55 ans dispensés de recherche d'emplois, le total dépasse les 4 200 000. Plus d'un million d'adultes survivent avec le RMI et des millions n'ont que des emplois précaires. CDD, intérim, temps partiel subis… 12% des salariés ont un salaire inférieur au SMIC (Insee).

 

A- La précarisation de l'emploi en France dans un cadre de récession planétaire

1 salarié sur 8 a un salaire inférieur au salaire minimum !

La multiplication de ces emplois précaires est humainement une catastrophe. Aujourd'hui, pour des millions d'hommes et surtout de femmes, la vie est une alternance de périodes de chômage et de périodes de précarité : la galère à durée indéterminée …

 

 Des études montrent que les plus touchés sont les plus fragiles : femmes isolées, familles mono-parentales, jeunes, personnes d'origine étrangères (particulièrement les femmes). Elles montrent aussi qu'à niveau de qualification égale, ces populations perçoivent des salaires de 20% à 40% inférieurs à ceux des hommes.A un tel niveau, chômage et précarité déséquilibrent complètement la négociation entre salariés et entreprises. Dit ou non dit, le “Si t'es pas content, tu peux aller voir ailleurs” remplace souvent toute vraie négociation. Combien de millions de salariés doivent se contenter des conditions de travail et des salaires qui leur sont imposées ? De ce fait, ce qui va aux salaires dans la richesse nationale a considérablement diminué.

 

Pour justifier le retour aux 40 heures, les leaders de la droite mettent en avant la faiblesse des salaires. N'ont-ils pas compris que, tant que chômage et précarité resteront à ce niveau, la pression à la baisse sur les salaires continuera de s'exercer ? Le stress des salariés continuera d'augmenter. Les ressources de l'Etat, des collectivités et de la Sécu (basées essentiellement sur les salaires et la consommation) stagneront et nous aurons les plus grandes difficultés à financer les services publics et les retraites.

 

Quelles sont les solutions proposées par le gouvernement Villepin ? faire la politique du MEDEF, la casse sociale : le démantèlement des services publics (privatisations de La Poste, d'EDF-GDF), l'insécurité sociale (intermittents, jeunesse avec le CPE), les attaques permanentes contre le code du travail, la remise en cause du droit de grève.Quelles sont ses méthodes ? créer des fractures (N. Sarkozy) : par des propos (“kärcher”) et des actes discriminatoires (loi CESEDA introduisant l'immigration sélective comme aux Etats-Unis), en encourageant les replis communautaires et en organisant le sentiment d'insécurité.Restons vigilants, toutes ses mesures, tous ces discours ne cherchent qu'à s'attirer l'électorat d'extrême-droite.

 

 Peut-on compter sur la croissance pour sortir du chômage ? En voyant l'évolution de la croissance sur les 40 dernières années, il est difficile de croire que “la croissance va revenir” et régler, seule, tous nos problèmes … Et cette courbe qui montre un atterrissage progressif de la croissance est encore trop optimiste : nous allons sans doute connaître dans les prochaines années un violent décrochage, une vraie crise économique.

Et ce pour deux raisons, au moins :

 

1/ La dette totale américaine (dette privée et publique) atteint aujourd'hui 210% du PIB contre seulement 140% quand a éclaté la crise 1929. “ Le déficit risque de déboucher sur une chute du dollar, des difficultés sur les marchés émergents et, potentiellement, une récession globale. A mon avis, dans les deux ou trois prochaines années, on va assister à un sérieux retour de bâton.” s'inquiète Ken Rogoff, ancien chef économiste du FMI (Libération 14/03/2005).

 

2/ 2ème facteur de crise : le prix de l'énergie risque d'atteindre des niveaux insoutenables à cause de la très forte demande de la Chine et de l'Inde. En 18 mois, le prix du baril est déjà passé de 30 à 60 dollars. Et le mouvement va sans doute continuer : en analysant les facteurs qui influencent le prix de l'énergie, la Caisse des dépôts affirme que le prix du baril pourrait dépasser les 200 dollars d'ici 2015. Cette augmentation du prix de l'énergie peut être une opportunité si elle nous force à mettre vraiment en place une politique d'économie d'énergie et à développer des énergies alternatives. Mais, vu le retard pris (et vue l'inertie actuelle de nos dirigeants), l'impact du prix de l'énergie va (au moins temporairement) diminuer le taux de croissance.

 

Au bout de trente ans de crise, c'est une erreur fondamentale de croire encore que la solution à la crise sociale viendra de la croissance. Il faut inverser la proposition : c'est en s'attaquant radicalement au chômage et à la précarité que l'on pourra retrouver un certain équilibre économique.

 

B- Comprendre le chômage d'abondance

Nous vivons dans des sociétés de plus en plus riches économiquement. Jamais nous n'avons connu une telle abondance matérielle mais jamais non plus nous n'avons connu autant de chômage et de précarité. Comment expliquer ce paradoxe ?

 

1/ Nous sommes en train de vivre une révolution telle que l'humanité n'en a jamais connue. Alors qu'il avait fallu 140 ans pour que la productivité soit multipliée par deux (entre 1820 et 1960), elle a depuis été multipliée par CINQ. La révolution industrielle du XIXème ou l'invention du travail à la chaîne (en 1917) sont des gains de productivité presque ridicules au regard de ceux réalisés depuis 1960. C'est une vraie révolution : en deux générations, le nombre d'étudiants a été multiplié par 7 ! Grâce à la multiplication des robots et des ordinateurs, la productivité du travail humain a progressé de façon inouïe.

 

En un quart de siècle, l'économie française produit 70% de plus avec 10% de travail en moins. Depuis 1974, le total des heures travaillées (tous secteurs confondus) est passé de 41 milliards d'heures à 36,9 Mds en 2000 (Insee).Mais, dans le même temps, la population active disponible augmentait fortement passant de 22,3 à plus de 26 millions de personnes. Le travail nécessaire à l'économie baisse de 10% mais le nombre de personnes disponibles augmente de 18%. Un écart de 28% s'est creusé entre l'offre et la demande de travail.

 

a/ Cet écart est en effet la principale explication du chômage.Si, dans le même temps, la durée individuelle du travail avait baissé de 28%, le chômage serait resté à son faible niveau de 1974. En revanche, la durée du travail pour un emploi normal a très peu baissé : avec les heures supplémentaires, la durée réelle du travail est aujourd'hui de 38,8 heures en moyenne, pour un emploi à plein temps (Insee juillet 2003, avant l'entrée en vigueur des assouplissements Fillon…).

C'est donc une “répartition du travail” assez sauvage qui s'est mis en place :

- 3 millions de personnes font 0 heure par semaine (les chômeurs) :

- 4 millions sont à temps partiel (via les CDD ou l'intérim) ;

- 19 millions travaillent plein pot (parfois trop).

 

 b/ Quels modèles de “répartition du travail” observe-t-on dans d'autres pays ? 33,7 heures, durée moyenne du travail aux Etats Unis.Une des inégalités les plus choquantes du système américain est l'inégalité dans l'accès au travail. La durée du travail est supérieure à 40 heures pour tous ceux qui ont un bon job. Mais si la durée moyenne (sans compter les chômeurs) est de 33,7 heures (Secrétariat d'Etat au travail janvier 2006), c'est que des millions de salariés n'ont que des miettes de travail. Aux Etats-Unis, il n'y a pas eu de débat ou de négociation sur la RTT. C'est le marché qui répartit le travail : des bons jobs pour certains et pour d'autres des miettes… Est-ce ainsi que nous voulons vivre ?

 

La durée moyenne est de 29,9 heures aux Pays-Bas et 35,1 heures en Grande-Bretagne (Eurostat). Vu les gains de productivité réalisés dans toutes nos économies, le débat n'est pas pour ou contre la RTT ? mais plutôt quelle RTT ? RTT organisée par le marché (précarité, stress et concurrence permanente) ou RTT organisée par le débat, le référendum et la négociation ?

 

2/ Pour un véritable “partage du travail”

a/ Les 4 jours, ça marche !

Plusieurs centaines d'entreprises sont déjà passées à

4 jours : Fleury Michon, Monique Ranou, Mamie Nova

(Coop Even) ou Télérama mais aussi des centaines de PME inconnues : une auto école à Rouen, un fabricant de logiciels à Chambéry, un charpentier prés de Bordeaux, un laboratoire d'analyse biologiques à Pau, une concession Peugeot dans le Var, un libraire, un chauffagiste et une agence de pub à Paris… A partir de l'effet sur l'emploi observé chez ces

400 pionniers (de taille et de métiers différents), une étude du Ministère du Travail estimait en 1997 qu'un mouvement général vers les 4 jours créerait 1.700.000 emplois en CDI (sans parler des métiers émergents autour du temps libre et de l'impact qu'aurait la création de 1.700.000).

 

Comment financer le passage à 4 jours sans augmenter les coûts de production ? La source de financement principale est à chercher du côté de l'activation des fonds de l'Unedic. Avant même l'Etat et les collectivités locales, ce sont les caisses de chômage qui sont les premières bénéficiaires de l'effet sur l'emploi d'une RTT massive. Fleury Michon, Mamie Nova, Monique Ranou et toutes les entreprises passées déjà à 4 jours ont créé entre 10 et 15% d'emplois nouveaux en CDI sans augmenter d'un centime leurs coûts de production (et sans toucher aux plus faibles salaires).

 

Pour augmenter l'effet sur l'emploi et pour limiter la pression mise sur les salariés, il faut absolument que les exonérations soient conditionnées à des créations d'emplois. “Pas d'exonération sans une baisse effective de la durée du travail. Pas d'exonération s'il n'y a pas 10% au moins d'embauche en CDI.” tels sont deux des Facteurs Clefs de Succès que devront avoir en tête les négociateurs.

 

La RTT n'est évidemment pas le seul outil à notre disposition pour lutter contre le chômage. Pour créer de nouveaux emplois, l'Europe doit investir plus massivement dans la Recherche et le développement. En outre, les énergies alternatives doivent être développées à la fois pour remplacer le nucléaire et pour créer de nouveaux emplois. L'Europe devra aussi massivement investir dans des politiques d'économie d'énergie (cela pourrait créer un grand nombre d'emplois). Pour éviter les délocalisations intra-européennes et favoriser une convergence économique rapide des dix pays qui nous ont récemment rejoint, l'Europe doit aussi, dans un double mouvement, faire bénéficier ces pays d'un véritable Plan Marshall et définir des normes sociale et fiscales qui s'imposent à tous.

 

b/ Pour déprécariser l'emploi toujours, il faut négocier, branche par branche, un bonus-malus précarité, qui incite les entreprises à transformer en emplois stables leurs emplois précaires. Un tel bonus-malus a permis de diviser par deux les accidents du travail. Pourquoi ne pas encourager aussi les entreprises à déprécariser leur organisation ? Pour favoriser la création d'entreprises et lutter contre la précarité, une simplification drastique du code du travail s'impose. En France en particulier, ses 1.500 pages ont de quoi donner des frayeurs à quiconque envisage d'embaucher un CDI. Une RTT massive doit faire massivement reculer le chômage et donc rééquilibrer la relation entre entreprises et salariés. Il convient, dans le même temps, de simplifier le code du travail et la fiscalité pesant sur les entreprises.

 

Pour muscler notre économie, pourquoi ne pas favoriser les groupements d'employeurs et la mise en réseau des PME (sur le modèle italien) ? En même temps que la RTT, devra être négociée la formation tout au long de la vie. Au delà des slogans, comment permettre à tous d'accéder réellement à la formation ? Dans beaucoup de PME, la formation sur le temps de travail est très difficile à organiser : envoyer un salarié en stage quand on en a que 8 ou 9, c'est mettre l'équipe en difficulté. Gagner (en moyenne) un jour de libre par semaine, peut-être l'occasion de construire un nouveau droit à la formation pour les salariés. C'est aussi donner à notre économie une nouvelle source de compétitivité... Répétons le : la RTT n'est évidemment pas la seule arme contre le chômage mais c'est un outil indispensable : quel autre levier permettrait de créer plus d'un million d'emplois CDI en quelques années ?

 

“Il faut passer à 32 heures. Cela obligera toutes les entreprises à créer des emplois.” affirmait Antoine Riboud en 1993. Il n'a guère été entendu. En période de crise, il est plus facile de jouer sur les peurs et de parler au cerveau reptilien que de parler à l'intelligence et au cerveau citoyen. En période de crise, le bon sens ne veut-il pas que l'on travaille plus en gagnant un peu moins ? Ce bon sens reptilien a conduit à la crise de 1929. Ce même bon sens inspire aujourd'hui les leaders de la droite quand ils incitent chacun à travailler plus.

 

En réalité, le seul moyen de rééquilibrer le marché du travail pour augmenter vraiment les salaires, c'est de s'attaquer frontalement au chômage. Ce qui passe (entre autres actions) par une forte baisse du temps de travail.

 

 

 

Par Marie Meunier, Albert Peirano, Michèle Poncet-Ramade - Publié dans : Contributions programmatiques
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