Ebauches pour une écologie de transformation
Ecologie de transformation
ou écologie de rationnement ?
par
Dans l'esprit d'une écologie de transformation et pas seulement d'une écologie de dénonciation, se drapant dans une posture prophétique, je propose ici une lecture critique des dernières thèses d'Yves Cochet.
Comment peut-on résumer ces thèses ? Nous vivons la fin imminente du pétrole bon marché. “Le pic maximal du pétrole (appelé pic de Hubbert) est vers 2007” (page 19). La hausse des prix des hydrocarbures sera la fin du monde tel que nous le connaissons. En raison d'un triple choc. D'abord, un choc “géologique” : le déclin définitif du pétrole à bon marché, à partir d'un pic imminent (il n'y a pourtant pas de signe empirique de la crise géologique). Ensuite, un choc “économique”, en raison d'un excès structurel de la demande par rapport à l'offre. Enfin, un choc “géopolitique” lié au terrorisme et à la guerre au Moyen Orient.La conséquence de ce triple choc est “un chaos social” (inflation, récession…). “Les évènements violents consécutifs au pic de Hubbert ne peuvent être décrits aisément et calmement”. En effet “comment décrire ce chaos ?” (pages 193,194).
L'auteur suggère qu'il sera pire que la grande dépression de 1929 ou que la débâcle française de 1940 (page 199). Mais, dans ce contexte, un miracle peut surgir : une société de sobriété avec autosuffisance locale et régionale, une relocalisation économique assurée par le protectionnisme, une planification concertée et un rationnement. Cuba est pris comme exemple à suivre (pages 213 à 216). “Cuba est aujourd'hui le pays où s'applique le mieux l'expression ambiguë de développement durable, par nécessité historique douloureuse, et non par choix politique volontariste” (page 216). Mais, comme presque toujours, dans l'histoire réelle, le rationnement va de pair avec la dictature !
Pour Yves Cochet, s'appuyant sur les travaux de l'Association pour l'étude du Peak Oil (ASPO), le pic de production aura lieu entre 2006 et 2010, en tout cas avant la fin de la décennie. Le problème N° 1 est donc celui de l'importance du temps qui nous reste, et Yves Cochet développe l'hypothèse de l'imminence d'une pénurie physique et d'un rationnement général du pétrole. Notons, au passager que J. Laherrère, fondateur de l'ASPO, et inspirateur de Cochet avait, en 1995, émis un pronostic du pic en 2005 ! Aujourd'hui, il parle avec prudence de 2015 ou 2020.Il nuance d'ailleurs la date de 2015 en parlant “de réalité en plateau de tôle ondulée”. Par ailleurs, il estime “qu'il estdélicat de donner plus de deux chiffres significatifs sur les données pétrolières, car leur marge d'erreur est souvent de l'ordre de 10%”. Enfin, J. Laherrère dit que la production du pétrole non conventionnel (il entend par là le pétrole synthétique issu du charbon et les gains de raffinerie) devrait atteindre un pic entre 2030 et 2050. Par ailleurs, Jean Laherrère niait il y a quelques années encore le réchauffement climatique lié aux gaz à effet de serre. Tandis que Pierre Bauquis, autre représentant de l'ASPO, propose un scénario de triplement du nucléaire.
Pour adopter totalement les thèses d'Yves Cochet sur les conséquences “apocalyptiques”, il faut d'abord nier les possibilités d'adaptation des économies développées à l'élévation des niveaux des prix. Et aussi oublier le caractère dynamique des ressources exploitables, en fonction aussi bien des coûts que des avancées technologiques.
Si le niveau des prix correspond, en effet, à une production donnée, on ne passe pas de manière mécanique d'une prévision de pétrole cher à une situation de pénurie physique généralisée. Par exemple, Yves Cochet réfute les écotaxes et leurs effets positifs comme moyen politique du changement (s'en référer au débat Cochet-Lipietz, chez les Verts de Toulouse, en 2004). Il minimise d'autres facteurs qui doivent être considérés : le gaz, le charbon, les hydrocarbures lourds peuvent-ils relayer le pétrole ? La Congrès mondial du gaz a estimé que 20 % de la production mondiale n'était pas valorisée (1997). Il demeure d'énormes quantités de charbon exploitable, redevenues rentables avec l'augmentation du prix du pétrole. Les énergies renouvelables peuvent-elles décoller à temps ? Yves Cochet les minimise, alors que dans le scénario d'une société comme Shell, 30 à 50% de l'électricité pourrait être produite par les énergies renouvelables.
D'autre part, le charbon peut être converti en carburants liquides, via des procédés éprouvés (Fisher Tropsch). Ainsi, le Chine construit des usines sous licence sud-africaine, produisant 440 millions de barils/an. Mais au prix de combien de carbone dans l'atmosphère ! Certes, le charbon liquide risque de se développer, dans le contexte de prix pétrole élevé et stable (40 $ minimum par baril de charbon liquide).
Le danger majeur n'est-il pas alors, avec le développement des hydrocarbures de remplacement, celui de l'accélération du changement climatique. La question importante devient : “combien de carbone consommera-t-on durant le prochain siècle ?” et non “combien de carbone restera-t-il ?”, comme on dit “combien de pétrole restera-t-il ?”.
La fin du pétrole, en quelques décennies, n'est alors plus une conséquence de la seule pénurie, mais celle d'un choix politique (avec un peu de temps pour s'adapter). S'il y a des chocs physiques sur le pétrole, ils auront lieu chez les pauvres du sud qui n'ont pas la même possibilité d'adaptation que les pays du nord. Il est vrai que nous sommes dans un troisième choc pétrolier, Pierre Radanne, ancien directeur de l'ADEME et co-responsable de la commission énergie des Verts, explique très bien les vraies raisons de ce choc dans son dernier livre : les Etats pétroliers et les grandes firmes ont joué la hausse des prix en préférant rémunérer davantage les actionnaires et en baissant les investissements sur les capacités de production, de transports, de raffinage, au moment même où le décollage économique chinois et indien faisait bondir la demande des matières premières et du pétrole. Les Etats occidentaux s'étant engagés, eux, à rebours, dans un processus de dérégulation. Yves Cochet parle lui fort peu de ces contraintes liées aux exigences du capitalisme financiarisé et du libéral-productivisme.
Le scénario “Négawatt” et les travaux de Benjamin Dessus (revue Global Chance) portent le débat sur l'émergence “d'une société de sobriété”, sur le développement de nouvelles technologies permettant de diviser radicalement nos émissions de CO2, sur la possibilité de se passer du nucléaire… Si nos politiques publiques et nos comportements changent, nous ne sommes pas forcément obligés de passer à une écologie de survie ou une “écologie de guerre”. Nos comportements doivent aussi changer vers la simplicité volontaire. Pierre Radanne, dans son livre, page 138, montre à quel mode de vie correspondra une division par 4 de nos émissions de gaz à effet de serre. Tout cela n'a rien du rationnement et du style de vie proposés par Yves Cochet. Même si nous sommes d'accord avec l'auteur, pour changer par exemple notre assiette en redécouvrant les saisons et en donnant la priorité aux circuits courts d'approvisionnement alimentaire et en faisant de gros efforts comme particuliers en matière de transports.
Bien sûr, il faut économiser d'urgence le pétrole qui se raréfie, mais les propos “apocalyptiques” ne sont que des prophéties contre-productives.
La très officielle agence internationale de l'énergie (AEI), dans son rapport d'avril 2005, Dépêchons-nous d'économiser le pétrole, a prôné une série de mesures dignes d'un parti écologiste : réduction de la vitesse à 90 km/h sur autoroute, circulation alternée à certaines périodes et voies spéciales pour le co-voiturage ; baisse des tarifs voire gratuité des transports publics ; raccourcissement de la semaine de travail vers les 4 jours. Le gouvernement français n'a évidemment pas pris ces mesures visant les transports. Dans son Plan Climat de juillet 2004, il leur a même tourné le dos en renonçant à introduire un bonus-malus écologique pour pénaliser les grosses cylindrées, ni retenu l'idée de ramener la vitesse maximale sur autoroute de 130 à 120 km/h. Pourtant, une baisse de quelques pourcents seulement de la demande carburants dans les transports pourrait refroidir la flambée des cours mondiaux du pétrole (les transports absorberont une part croissante de la production pétrolière : 55 % prévus en 2030 face aux 35 % en 1971, selon l'AIE).
Ainsi, réduire l'usage et le dimensionnement des véhicules est donc impératif, mais il faut surtout réorganiser le secteur des transports, avec priorité aux transports publics et au rail, et non à la route et aux avions.
La question majeure est celle de la “logique carbone”, pour reprendre une expression de Greenpeace. Les risques réels du changement climatique doivent inciter toutes les forces de gauche à présenter, dans leurs projets présidentiels (ou leur projet présidentiel !) un contrat de législature comportant un vaste plan d'économie d'énergie et des propositions très concrètes sur les transports, l'isolation des logements, entre autres.
Ces propositions ont déjà fait l'objet de nombreux travaux, notamment associatifs : Négawatt, Global Chance, Réseau-Action-Climat, Sortir du Nucléaire…
Pour réduire notre empreinte écologique, des axes prioritaires doivent être présentés par les Verts pour un contrat de gouvernement et à la présidentielle. Des mesures peu nombreuses, mais ambitieuses et lisibles, dont un programme d'isolation thermique de l'ensemble des logements existant, en liaison avec un financement public pour en faire bénéficier plutôt les tranches de revenus les plus modestes.
Avec un optimisme raisonné (pessimisme de l'intelligence, optimisme de la volonté), nous pouvons dire que nous ne sommes ni en août 1914 ni en 1938. Ces délais nous permettent une écologie de l'espoir.
Références bibliographiques :
Yves Cochet, Pétrole apocalypse, Fayard
Pierre Radane, Energies de ton siècle, des crises à la mutation,
Lignes de repères.
Benjamin Dessus et
Scénario NégaWatt. Pour un avenir énergétique sobre, efficace
et renouvelable.
Les Cahiers de l'association Global chance, en particulier le numéro
sur la maîtrise de l'énergie et celui sur les énergies renouvelables.
de Colombes (92) de 1995 à 2001.
Il est l'auteur avec Georges Gontcharoff du livre Colombes D'un mandat à l'autre (Adels, 2001).
Ancien Conseiller régional, il a activement participé à la mouvance “Socialisme ou barbarie” avec les frères Cohn-Bendit puis a rejoint
le PSU. Adhérent à “Convergence Ecologie Solidarité” de Noël Mamère, il a adhéré aux Verts en 1997. Son itinéraire personnel est un cheminement individuel et collectif de la nouvelle gauche à l'écologie politique.
Actuellement conseiller municipal d'opposition à Colombes, il a participé à de nombreux combats, de LIP au Larzac jusqu'aux MLAC sur les droits des femmes, et a participé à l'organisation des marches pour l'égalité entre français et immigrés en 1983. Son action se situe parallèlement dans les institutions et dans les luttes sociales et environnementales.
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